La petite Jérusalem
L’extase m’anime, l’amour m’oriente et la
tolérance me rajeunit ; voici l’énumération que m’avait soufflée dans l'oreille mon aïeul qui
vient d’atterrir aux terres saintes du paradis. La petite Jérusalem ou le
paradis perdu voire la terre promise pour quelques-uns n’est autre que la ville
de Séfrou. Ce petit coin du Moyen Atlas perché à 800 m d’altitude au sud-est de
la première ville impériale qu’est Fès. Ce petit joyau isolé, peuplé et
restreint, Séfrou demeure une terre juteuse et frémissante du rire de l’eau.
Aujourd’hui, la petite Jérusalem ne compte plus un seul juif sachant qu’ils
étaient les premiers à s’y installer il y a plus de deux siècles avant même
l’arrivée des Arabes et de l’Islam. Après le départ de mon grand-père, j’ai
commencé à feuilleter ses anciens documents et manuscrits et j’ai découvert
ainsi que cet homme taciturne, calme, peu bavard et prou sage, était un
militant contre le colonialisme et le despotisme français. Ces documents
archaïques tracent en filigrane le vécu d’un homme berbère digne de cette
qualification et fier de ses origines mais surtout mettent en lumière son
attrait à la diversité et à l’amour de l’autre. Il appliquait à la lettre les
versets bibliques de Mathieu à savoir : « Tu aimeras ton prochain
comme toi-même » (Matthieu 22 : 37-39). En effet, ce profil atypique
surtout pour un homme illettré n’est pas le fruit du destin au contraire, toute
cette mosaïque identitaire diversifiée et polyphonique est originalement et
originellement due à ses fréquentations diverses et multiples. Comme vous le
savez ou peut-être pas, la ville des cerises était un noyau purement juif
entouré d’électrons musulmans et arabes mais le plus étrange c’est que celui-ci
est resté pendant des années un champ de stabilité et de convivialité intactes
et impressionnantes. Selon les dires de ce qu’on appelle chez nous Jma’a, le
commerce représentait une sorte de cordon ombilical reliant les hébraïques
performants dans ce domaine et initiateurs de plusieurs métiers à titre
d’exemple : la bijouterie, le travail du fil d’or et d’argent et
spécialistes du travail de la soie et de la dentelle et les musulmans qui
pratiquaient l’élevage des moutons et brebis sans oublier leur penchant envers
toute sorte d’agriculture grâce à l’abondance d’eau et des sources d’irrigation
dont la plus connue fut le Oued Aggai qui signifie la joue en berbère. Ce
multiculturalisme a sillonné la région jusqu’à la fin du XXe siècle à cause de
l’expulsion des juifs de toutes les contrées du monde y compris le Maroc,
rassemblés par la suite en terre d’Israël ou selon l’étymologie hébraïque la
Terre Promise. Par la suite, l’Histoire du monde entier s’est métamorphosée et
prit une trajectoire de haine, de guerre et de déracinement identitaire quant
au mouvement sioniste qui a suffoqué l’avenir paisible des Palestiniens qui,
eux-mêmes sont devenus étrangers dans leurs propres parcelles de terre à cause
de la nature farouche, inhumaine et moyenâgeuse des preneurs de décisions qui
ont inscrit et les Juifs et les Palestiniens dans un microcosme sanguinaire et
trivial. Quand je pense pleinement et à tête reposée à cette bifurcation
qu’avait prise le monde, une seule et unique question résonne en torrent en
l’occurrence : de quelle manière et par quel biais, les fils d’Abraham
seront réunis en tant que frères appartenant au même territoire tout en
adoptant différentes convictions même celles qui sont en négation avec la foi
et la soif de croire ? Au tout début de cette réplique phrastique, j’ai
mentionné une maxime ancestrale qui résume l’état d’âme dans lequel j’ai baigné
et qui m’a permis de forger une personnalité solide basée sur une éthique
tridimensionnelle reliant entre trois instances capitales à savoir l’amour qui
est en quelque sorte l’essence inconditionnelle de la vie et l’antidote de tous
les maux, en deuxième lieu se situe la tolérance ; moi qui suis un
fanatique de ce mot car en définitive, j’ai embrassé et déniché très tôt le
charme et la sensualité idyllique d’un monde en tolérance dépourvu de jalousie,
de diabolisation de l’autre voire de mépris et comme résultante ; l’homme
amoureux et tolérant se trouve naturellement et sans d’adonner aux tentations
des substances dans un état d’extase féérique et de bonté pareil au monde
paradisiaque dans lequel baigna mon grand-père entouré de personnes pieuses, respectueuses
et qui focalisent sur le langage et le bruit de l’âme au service de l’Homme et
de l’humanité car in fine l’homme bien né s’adonne surtout à la sagesse et à
l’amitié : desquelles l’une est un bien mortel, l’autre un bien immortel.
La synagogue Em Habanim de Séfrou

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