Jamila Taguirat
| Dieu existe! |
Rien ne
justifie l’absence mais toute absence est synonyme de raison. Les hommes partent
et reviennent, changent d’itinéraire, se perdent dans les vastes et étendus horizons.
Chacun son leitmotiv, chacune sa péroraison, tous au service de l’esprit commun,
rien pour soi, le tout pour le tout. Que voulez-vous que je dise de surcroît ?
Le don rare de la parole n’est guère mon atout essentiel, je suis condamnée au
silence, au reclus, au mimétisme, au taciturne, au morose, à vivre simplement
muette. Née de la dernière pluie certainement déracinée de la cuisse de Jupiter,
je me suis retrouvée au lendemain de ma naissance dans une société qui pleure
les réussites et scande la défaite, qui tamise le bien et le transforme en mal
absolu, une société qui se veut exemplaire mais fait tout pour atteindre aux
bonnes mœurs. Une guerre de sexe est d’ores et déjà établie, la femme n’est
plus femme et l’homme est devenu le théoricien de la débauche. N’est-il pas
nécessaire de vouloir changer l’existant en se posant les questions légitimes
capables de métamorphoser ce monde si drôlement farouche et inéluctablement subordonné ?
Vieille je suis et jeune je serai, le secret tant caché de l’aspect juvénile m’est
familier, penser l’être, voici l’unique et seule coalition entre jeunesse et
immortalité, cela pourrait vous parâtre inatteignable mais Dieu sait à quel
point propos est-il véridique. Depuis mon pèlerinage au saint placenta de ma
tendre déesse, j’ai été celle qui reste immobile presque une phrase romanesque
de focalisation externe, sillonnant au plus grand luxe de la vie, les paysages
champêtres peuplés de créatures semblables, roseau et chênes me servent de
compagnie, récoltes et semailles à la Grothendieck. Rien au monde ne pouvait me
priver d’un tel privilège, ni brouhaha humain, ni silence incompréhensible des
forces suprêmes. Calpin à la main et un stylo noirâtre sont mes armes de guerre.
Guerre ? De quoi s’agit-il ? Rassurez-vous chers semblables, aucune
guerre n’est mienne car je vous idolâtre chers ennemis, je ferai plus que
nécessaire pour amadouer vos craintes car sans vous je ne suis personne. Les journées
s’enchaînent, mon souffle s’amoindrit, mes chances se recroquevillent, le désarroi
me range, mon âme est indiscernable, tout change mais rien ne se transforme. On
me surnomme Taguirat, je suis cette femme qui se réveille tôt le matin pour subvenir
aux besoins de mes mômes, je suis cette femme qui se lève à l’aube pour m’accorder
une ou deux parisiennes pour que toute la famille soit satisfaite, je suis celle
qui observe les délices mais ne peut guère les acheter au risque d’appauvrir les
miens, je suis celle qui souffre en silence mais s’affiche en plein monde comme
une forteresse sans fin, je suis celle que le mari ridiculise, je suis celle
que l’on essaye de coïter avec maladresse je suis celle que la parole est le plus damné
des péchés, je suis celle définie comme objet de désir, je suis celle qui devint
homme pour faire face au monde des loups prédateurs. Dites-vous bien que je sois
sans doute riche mais qu’en est-il des femmes qui ne possèdent que le reflet
scintillant de leur chair, qui s’agenouillent déguisées d’haillons pendant des
heures et des heures pour une somme intimidante d’argent. Alerte aux hommes
injustes, mon tonnerre de colère est imprévisible et c’est au moment opportun que
la tempête incorruptible sillonnera le champ focal de vos regards, le jour où
femmes et hommes seront sur le même piédestal ; la parole sera mienne et
mon bruit aura l’effet d’un baffle assourdissant.

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