Le café des joueurs.

 

Souffrance migraineuse ; voici les deux maux résumant ma vie d’alors. J’avais un contrôle médical chez l’ORL, homme de petite taille, souriant mais imposant, parle peu mais suffisamment convainquant, tout sauf la représentation paradigmatique du médecin marocain incompétent. Ce jour-ci, je me suis réveillé vers huit heures du matin, mon quotidien à la main, un livre de Dostoïevski intitulé les pauvres et quelques innombrables pamphlets. Fanatique de la marche à pied depuis quelques années, j’ai pris la grande route menant vers le cabinet de cet homme admirablement chouette, comme à l’accoutumée, j’ai trouvé une queue de patients maladifs, la plupart étaient des hommes et femmes âgés condamnés à se réveiller dès l’aube pour garantir quelques moindres heures de retard. J’étais le plus jeune homme du groupe, à ma droite, un homme barbu contempla sans gêne mon pendentif berbère, une autre femme se posa peut-être quelques innombrables questions sur le leitmotiv de ma venue précoce au monde de la vulnérabilité et d’autres humanoïdes désintéressés de mon existence parmi eux justement parce que je ne suis personne. En attendant le docteur, j’ai enregistré mon prénom sur le registre d’attente et puis j’ai rejoint un café qui m’intrigua depuis un bail. 

A peine arrivé, j’ai remarqué que les hommes ont tous la même posture ; un stylo à la main, des feuilles blanches pleines de motifs que je n’ai pas pu déchiffrer. Je commence à feuilleter le livre du monstre russe tout en sirotant ma tasse de café, mon imagination effleure de bout en bout, les personnages me hantent, le style me déambule, les phrases appliquent de facto une pression romanesque, mon cœur qui bat sans cesse et la migraine ne fait que triompher. Les joueurs cisèlent le programme du jour, éliminent les éléments de doute, se rejoignent en table ronde pour garantir le bien collectif, trichent si nécessaire, tout ça au service du jeu. Comme vous le savez, l’écrivain susmentionné était un grand joueur, il a presque tout perdu au service d’une passion maladive, écrivit ses textes pour les vendre pour s’adonner pleinement au jeu qu’il considéra comme subterfuge. Un homme parmi ces derniers était à mes côtés, les cheveux gris, des lunettes de myope faisant partie des vétérans de la myopie puritaine. 

Sa concentration était fort intrigante comme s’il venait de découvrir une source pétrolière. J’étais le seul intrus dans cette bouilloire romanesque, presque l’ennemi de cette coalition ludique qui porte le flambeau du hasard quant à moi, trempé aux fins fonds de la causalité cartésienne. Les jours se succèdent et ma migraine s’est affaiblie, ma mémoire devint de plus en plus vivace, mes idées se répandent comme une avalanche et la mémoire du joueur ne fait que m’habiter. J’ai découvert par la suite que l’homme en question est un voisin, un jour il me salua de manière distincte et silencieuse comme s’il voulait me dire que nos deux mondes sont les mêmes, nous sommes tous des joueurs ou plutôt les avatars du grand jeu de la vie.


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